Willy Ronis

Rétrospective WILLY RONIS

du 25 mars 2010 au 22 mai 2010 - Galerie du CAP - Quartz - Brest
Vernissage le 25 mars 2010
© Willy Ronis, les amoureux de la bastille
Texte de Marta Gili, extrait de « La otra margen »
dans Willy Ronis (Madrid, Fundación « la Caixa », 2006 - traduit de l’espagnol par Sophie Gewinner)


Une photographie ne parle pas d’elle-même ; elle doit être traduite. Willy Ronis sait qu’il faut être attentif aux récits construits autour d’une photographie, car celle-ci risque autant de trahir que d’être elle-même trahie par la traduction qu’on en fait. Qui donne le sens, qui interprète, à qui profite telle ou telle traduction d’une certaine représentation du réel ?

Willy Ronis ne bâillonne pas ses photos : s’il leur prête des mots, c’est pour éviter que d’autres leur fassent dire ce que le photographe ne veut pas qu’elles disent. À près de 100 ans, il se souvient parfaitement de l’avant, du pendant et de l’après de chaque image, des milliers de clichés pris au cours d’une longue carrière. Ses récits sont si riches en détails, sa passion si débordante, qu’en l’écoutant parler on se sent porté sur l’autre rive de la représentation, là où les images ont une voix, une température et une odeur.

Loin d’essayer ou même de prétendre théoriser sur les arcanes sémantiques ou philosophiques de la photo, Ronis comprend intuitivement qu’elle est un grand magasin rempli d’ambiguïtés, où va s’entasser la réalité brute. Comme s’il avait affaire à une énorme base de données, il se sert de la parole, de légendes à rallonge, d’anecdotes sur le vécu et le photographié pour construire, avec toute l’intensité dont il est capable, son propre récit.

Son art est indissociablement lié à sa propre expérience. D’où ce besoin éprouvé d’ajouter le dit au montré, la parole à l’image, et d’exposer le vécu caché dans chaque photo. « Je me sens très méfiant vis-à-vis des images indéchiffrables sans la béquille des mots », écrivait-il dans son texte intitulé Sur le fil du hasard (Paris, Contrejour, 1980).

Pour donner un sens à ses images, Ronis n’hésite pas à les situer par rapport à des circonstances biographiques, politiques et idéologiques. Ses photos et ses textes nous font découvrir un photographe qui, avant tout, explore le monde, en fouille discrètement les recoins, attendant patiemment qu’il livre ses secrets. Il s’agit, pour lui, de recevoir les images plus que d’aller les chercher, d’absorber le monde extérieur plutôt que de le capter.

Il est d’usage d’associer Willy Ronis au groupe des photographes humanistes qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, entreprirent aux côtés d’écrivains et de cinéastes la mission tacite de restaurer la confiance dans la bonté intrinsèque de l’être humain. À l’époque, le flambeau de la photographie française était porté par le Groupe des XV, auquel appartenaient Robert Doisneau, René-Jacques, Marcel Bovis et, bien sûr, Willy Ronis. La vision anecdotique, la parodie, la tendresse, la finesse visuelle sont parmi les procédés narratifs chers à la photographie humaniste, et sa raison d’être. Les rues animées de Paris, ses quartiers populaires, ses flâneurs, ses enfants en train de jouer, ou plus généralement les scènes de la vie quotidienne constituent le décor dans lequel ces photographes allient la poésie à une vocation spontanée de « changer le monde ».

S’il est vrai que les photographies de Ronis participent, dans une certaine mesure, de cette vision débordante – et quelque peu naïve – de la condition humaine, il est aussi intimement persuadé
de l’imposture que recèle toute tentative d’édulcoration photographique de l’injustice sociale. Il se livre ainsi à une exploration systématique, guidée par la conviction et la lucidité, de la vie des plus démunis et des classes sociales les plus soumises. En témoignent ses photos d’ouvriers, de piquets de grève et de harangues enflammées de syndicalistes, que ce soit aux usines Renault (1950) ou Citroën (1936), aux mines de Saint-Étienne (1948), ou dans les rues de Paris (1950). Or, sous sa sensibilité aux dures conditions de travail, familiales et sociales des ouvriers de l’époque, affleure un photographe dont les intérêts sociopolitiques ne s’accommodent pas de fragments de vie croqués çà et là, mais exigent de lui un engagement actif.

Ronis n’est pas misérabiliste, il ne maquille pas la pauvreté ; il n’esthétise pas les pauvres ni ne chante leurs louanges, mais s’associe à leurs revendications, à leur lutte, à leurs manifestes. C’est ce qui explique que les images du monde ouvrier de l’univers de Willy Ronis suscitent respect et adhésion, solidarité
et engagement.

La rue, ce lieu qui, s’il n’existait pas, aurait été inventé par les photographes de la première moitié du
XXe siècle, est aussi une toile de fond privilégiée par Willy Ronis. Il est vrai qu’il y a un demi-siècle, photographier la rue était encore une expérience humaine étonnante de par la quantité qu’elle recelait d’anecdotes visuelles tant prisées à l’époque. C’était un temps où l’on parlait encore de misère et d’exploitation, avant l’apparition de notions telles que l’exclusion, la marginalisation ou les « déchets humains ».

La liberté avec laquelle Ronis et d’autres photographes de sa génération pouvaient circuler dans les quartiers, sur les trottoirs, parmi les gens, dans les fêtes et les bars relève des récits d’une époque qui aujourd’hui nous semble révolue et dépassée.

La sélection des 80 photographies composant cette exposition rétrospective vise à présenter un aspect
de l’œuvre de Willy Ronis qui témoigne d’une conscience profonde de la nature même des images, et ce malgré son inscription traditionnelle dans le discours canonique du courant humaniste.

Pour Ronis, la photographie n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’exprimer sa propre expérience des réalités sociales qui l’entourent. Qu’elles soient prises dans la rue, dans une usine, en pleine nature ou dans l’intimité, les photographies de Ronis constituent un recueil d’instants jalonnant l’ensemble de sa vie, fondement de sa propre version du réel.

« La photographie c’est l’émotion », « la photographie c’est un bouclier », « la photographie c’est la communication », « la photographie c’est l’étonnement »… Par ces propos et bien d’autres, Ronis indique le chemin parcouru par ses images pour parvenir à l’autre rive, car, comme l’écrit José Saramago dans La Caverne : « Les mots sont comme des pierres placées en travers d’une rivière pour en faciliter la traversée, elles sont là pour que nous puissions parvenir sur l’autre rive, c’est l’autre rive
qui importe. » Et sur cette autre rive, on découvre un être sensible, honnête, cohérent avec lui-même
et avec le monde qui l’entoure.

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